Extrait de "Nouvelles esquisses namuroises"
Le narrateur évoque des conversations entre conseillers, avocats, greffier,... au conseil provincial de Namur. A l'époque sous domination espagnol.
Palais de justiceOn y retrouve des noms connus du namurois : Orjo, Gaiffier, Collard, Groesbeck, Le seigneur de Loyers, etc

... Eh! mon Dieu! Monsieur le conseiller, reprit Groesbeck, toutes ces atteintes à nos privilèges, ces abus, ces désordres ont leur source dans le mauvais gouvernement de nos finances, de nos armées. La moitié des deniers que les collecteurs de tailles, les fermiers du soixantième et autres sangsues arrachent à nos populations, est perdue avant d'arriver dans les coffres du roi, et, lorsque le Contador général a versé la solde d'un régiment entre les mains du colonel, il n'a aucune certitude que cette solde n'aura pas été complètement absorbée avant d'arriver à l'escarcelle du simple soldat. De là ces paieries effroyables partout où passe une troupe armée, ces mutineries continuelles qui déshonorent et perdent nos armes. Tenez, ajouta-t-il, en tirant de sa poche un chiffon de papier, voici un billet qu'une malheureuse femme de Bouvignes est venue me porter en pleurant...
Gaiffîer prit le papier, qui était passablement sale et s'approchant de la lumière en lut à demi-voix le contenu...
« Ma femme, vous ayant donné le bonjour, je vous prie de me venir trouver citô citô avec cinq cent cinquante patagons, ou aultrement nous sçaurons ce que nous aurons à faire de vostre mary, car si vous ne venez citô citô vous scaurez des autres nouvelles par moy. »
« François le Roy. »
— Voici un étrange billet, s'écria le conseiller, après la lecture, on l'a évidemment dicté au pauvre signataire. Qu'est-ce donc que cette histoire?
— Eh bien, le Roy est un bourgeois de Bouvignes qui faisait métier de porter des vivres à l'armée du comte Henri de Berg, et qui a gagné a ce métier pas mal de doublons. Un certain Henolteaux qui bat les bords de la Meuse avec une bande de déserteurs ou mutinés du régiment du comte de Hoogstraeten, l'a enlevé un jour qu'il courait la poste avec un gentilhomme dont j'ignore encore le nom. Ils ont tué ce gentilhomme, après l’avoir dépouillé puis emmené le Roy à Wandre, où ils l'ont maltraité et torturé effroyablement jusqu'à ce qu'il leur ait promis de payer mille patagons de rançon, il envoya dire à sa femme de les porter à Jupille. Celle-ci n'en put réunir que 500 ou 400, qu'elle se hâta d'expédier. Mais les brigands furieux menèrent le Roy dans un pré sur le bord de la Meuse et menacèrent de le fusiller s'il ne déterminait sa femme à compléter les mille patagons. Le pauvre homme a donc écrit le billet que vous venez de lire et que sa femme m'a apporté.
— Et qu'avez-vous fait?
— Ah ! voici. Vous savez que le baron de Loyers, dont mon frère le baron de Groesbeck a épousé la sœur, est venu passer quelques jours à Namur. Le régiment de mille cuirassiers qu'il commande est entre Liège et Maestricht. A ma demande, il a bien voulu envoyer des ordres à son lieutenant-colonel. Henolteaux et sa bande sont tombés dans une embuscade que ce lieutenant-colonel leur a dressée, et il lés a tous pris d'un coup de filet.
— Après, il les a fait embarquer sous bonne escorte pour les mener a la prison de Namur.
— Ah! ah! très bien, nous aurons à nous en occuper. Vous permettez que je garde ce billet! C'est une pièce précieuse de conviction.
— Je vous le laisse. Mais, à votre tour, n'oubliez pas que c'est au baron de Loyers que revient le mérite de cet heureux coup de main, qui  purge les bords de la Meuse d'une horde de brigands.
— Non certes, je ne le veux point oublier. Mais à quel propos cette recommandation? ajouta Gaiffier, en souriant. Est-ce que le baron aurait encore quelque démêlé avec le procureur-général?
— Encore? s'écria le seigneur de Hoemen, mais Loyers n'a jamais rien eu a démêler avec le procureur-général. Non, non. C'est la première fois que...
— C'est juste, interrompit Gaiffïer avec une certaine expression de malice, c'est avec l'Officinal qu'il a eu affaire.
— Vous avez une fâcheuse mémoire. Que voulez- vous? David a bien eu ses faiblesses.
— Mais aussi ses repentirs et je n'oserais affirmer que M. de Loyers l'ait égalé dans ses repentirs, comme dans ses faiblesses. Ma mémoire, du reste, n'a rien de bien extraordinaire, car la chose fil grand bruit dans son temps. Le seigneur Godefroid d'Eve, baron de Wassenbach et de Loyers, n'est pas le premier venu, et la belle Anne de la Malle, qui lui fit oublier les lois de la fidélité conjugale, était alors la reine de Namur. Convenez du reste qu'on a usé de quelqu'indulgence. Je sais justement par hasard hier la sentence rendue dans la cause par monseigneur D'Auvin, alors évêque de Namur : elle porte que le baron est condamné à jeûner tous les jours fériés pendant trois mois, à réciter ces mêmes jours six psaumes avec litanies, a faire un pèlerinage à Notre-Dame de Foy, et à 40 florins d'amende applicables à des œuvres pies.
- Certes, dit sérieusement Groesbeck, l'arrêt est indulgent. Quand j'étais jeune, j'en riais, mais aujourd'hui l'émotion remplace ce rire niais, car je commence à comprendre la pensée qui pénètre tout le code pénal de notre Mère la Sainte Église. Elle veut «non la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. »
II y eut un moment de silence, que Gaiflier rompit le premier : — Que vouliez-vous donc me dire du seigneur baron de Loyers?
— Ah! oui. Eh bien, vous savez que la famille d'Eve a eu à soutenir au conseil provincial quelques procès qu'elle a perdus. Les frais en ont été liquidés par Vanesson, l'un des suppôts de notre conseil provincial, qui les a réclamés ensuite à Loyers et à son beau-frère le baron de Groesbeck, seigneur d'Esteignères. Loyers a payé; mais mon frère, qui a le talent d'être toujours seigneur d'argent-court, s'est fait tirer l'oreille. Vanesson lui a lancé exploits sur exploits. Mon frère a persévéré dans sa surdité. Mais voici que Vanesson apprend que mon dit frère et sa femme sont venus à Namur voir Loyers et qu'ils sont logés chez lui. Vite, il lance sur lui le bonhomme Zoude et Laval, huissiers d'armes du conseil. Ceux-ci se présentent hier vers les huit heures du matin, munis de leurs bâtons d'armes, à l'hôtel Loyers. Ils trouvent M. et Mme de Loyers qui les reçoivent assez aigrement.— Mais je n'ai plus rien à démêler avec votre Vanesson, dit le baron. — Aussi est-ce à M. le baron de Groesbeck que j'ai à faire, répond Zoude, et je voudrais parler à lui. — Pourquoi faire? — Pour savoir s'il est intentionné de fournir sa part aux frais de sentences et actes de taxe dont votre seigneurie a fourni son contingent. — Vanesson, répond Loyers, doit avoir beaucoup d'argent d'épargne depuis qu'il reçoit de si bonnes parties de nous. — II en dépense en effet beaucoup pour ses poursuites, repartit Zoude. — Je ne le savais pas si commodieux pour de son chef trouver tant d'argent, dit encore Loyers qui commence à se fâcher, mais je suppose qu'il est assisté de tierces personnes.
Là dessus intervint heureusement Mme de Loyers qui aborde poliment les huissiers, leur déclare que M. et Mme de Groesbeck sont absents, qu'ils doivent dîner dehors et qu'ils rentreront vers 4 heures.
Le bonhomme Zoude et Laval reviennent ponctuellement à 4 1/2, toujours munis de leurs bâtons d'armes. lis trouvent à la porte un groupe de serviteurs, entr'autres le carocher de Loyers auquel ils demandent si M. et Mme de Groesbeck sont rentrés. Le carocher répond : Oui, et dit à un autre : Voilà des personnes qui cherchent M. de Groesbeck pour parler à luy, conduisez-les. Le serviteur obéit et entre dans la cour, suivi des huissiers. Zoude, qui est un vieux routier, lui dit : Camarade, je vous prie de dire à M. de Groesbeck qu'on désirerait parler à lui. L'homme entre dans la maison. Zoude s'arrête un moment pour saluer le seigneur de Taviers et le seigneur de Loyers, le jeune, qu'il trouve devisant assis sur un banc près de la porte; il monte les marches du perron, ouvre la porte de l'anti-salle et, s'apercevant qu'elle est pleine de monde, il recule pour se retirer discrètement. Mais Loyers qui l'a vu marche rapidement à lui, la figure altérée de colère : Que voulez-vous, dit-il? que venez-vous chercher ici? — M. de Groesbeck, répond Zoude, nous désirons parler à sa seigneurie pour les affaires que nous avons en main pour Jacques Vanesson. — Vous êtes des coquins, s'écria Loyers, vous venez dans ma maison pour de méchants larrons, et, poussant Zoude par la poitrine, il ajoute : Sortez de ma maison, coquin que vous êtes. — Laval prétend que Zoude fût tombé, s'il ne l'eût soutenu. Mais ce point est contesté par Taviers et.Loyers le jeune. Ils ont seulement entendu Laval dire : Holà! holà! monsieur, il ne faut pas traiter ce vieil homme de la sorte, car il est caduc et débile.
— Pourquoi, reprend Loyers, me tourmentez-vous pour des méchants?
— Monsieur, réplique Laval, nous n'avons pas à nous informer si les personnes qui nous requièrent de mettre a exécution des réquisitions de justice sont méchantes ou point, nous ne faisons que les devoirs de notre office quand nous exploitons les mandements de justice. —Zoude, d'abord un peu ému, s'est remis et a ajouté : Monsieur, je proteste du tort que vous me faites, en tant que nous venons ici par ordre de justice et que madame votre compagne nous a dit que nous viendrions environ les 4 heures et que nous pourrions lors parler le dit seigneur de Groesbeck.
— Madame de Loyers a confirmé ce que disait le bonhomme et a si bien fait qu'elle a calmé l'affaire. Mais Laval a porté plainte et je crains quelque poursuite désagréable, car Vanesson est furieux. J'ai lu les dépositions de Zoude et de Laval et je vous en conte, comme vous le voyez, les plus minutieux détails, sans chercher à les affaiblir. Vous me faites l'honneur d'être de mes amis, permettez-moi de réclamer le bénéfice de ma sincérité et de vous prier d'arranger l'affaire..
Gaiffier réfléchit un moment. — Le bonhomme Zoude, dit-il, comme se pariant à lui-même, est bon comme le pain, mais le Laval est aigre et le Vanesson pas mal avaricîeux. Hum! il serait cependant fâcheux de laisser entamer des poursuites qui réveilleraient les souvenirs de la sentence de l’Official et pourraient faire renaître le trouble dans le ménage Loyers. Parlons franchement, ajouta-t-il, en se tournant vers Groesbeck, Monsieur votre frère veut-il et peut-il payer Vanesson?
— Qu'il Je veuille, oui; mais le peut-il? c'est plus douteux. Mon frère a l'habitude du vide dans son escarcelle.
— Consentiriez-vous à vous porter caution?
— Hum ! hum ! autant me demander si je consentirai à payer.
— Pour un frère !
— Un frère prodigue.
— II reviendra à vous et nous tuerons le veau gras.
— J'en serai heureux. Allons, soit, je me porterai caution, mais alors vous me garantissez qu'il n'y aura pas de poursuites!
— Un moment. Est-ce que le baron de Loyers fera ses excuses aux huissiers?
— Au bonhomme Zoude, assurément, car il est fort honteux de son emportement vis-à-vis de cet excellent vieillard. Mais à Lavail et à Vanesson, jamais.
— Vanesson payé sera content. Je saurai fermer la bouche criarde de Laval. Zoude est aimé et estimé à Namur; il sera confondu de recevoir des excuses d'un gentilhomme tel que Loyers et finira par démontrer à tout le monde que c'est lui qui a eu tort et qui devait s'excuser.
— Ainsi c'est convenu. Je serai caution. Loyers parlera a Zoude et vous arrangerez l'affaire.
— Convenu. Ne faut-il pas que nous visions aussi a la conversion du pécheur plutôt qu'à sa mort?
Là dessus Groesbeck et Gaifier se donnèrent la main...
ndlr : Morale de l'histoire, "un bon arrangement vaut mieux qu'un mauvais procès"

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