Souvenirs.
Dans le précédent article nous avions évoqué la majeure partie du déroulement de la kermesse de Loyers d'autrefois. En creusant davantage dans les méandres de la mémoire, reviennent à l'esprit quelques épisodes omis et, c'est en m'entretenant avec des anciens du village qui, tout comme moi, ont vécu ces festivités, eux aussi se souviennent. Ainsi, au sujet de la règle qui déterminait le début des réjouissances populaires, soit le jour de la fête patronale du village: la Saint-Laurent fixée au 10 août, II a été écrit que c'était le jour même de la célébration de la mémoire du saint ou le dimanche le plus proche. En réalité, c'était le premier dimanche qui suivait, sauf, si le jour du 15 août venait s'intercaler entre le 10 août et le dimanche dont question : dans ce cas, les célébrations commençaient ce jour-là, afin qu'il n'y ait pas trop d'écart dans la programmation des journées; des jours «sans» et pour ne pas trop rompre le rythme et ainsi l'unité de la plate-forme des jours festifs. Il fallait aussi tenir compte des forains appelés à prester en d'autres lieux planifiés où ils étaient attendus. 11 faut observer aussi que, pour des raisons de commodité, le précepte a été contrevenu à de très rares exceptions, en vue de faire monobloc en groupant le plus possible et en commençant par exemple, le samedi 9, soit le jour le plus proche du 10 août (saint Laurent). Cette façon de procéder engendrait parfois des rouspétances en faisant rugir les plus purs traditionalistes... A relever aussi, et c'était souvent un dilemme, que tous les 7 ans, notre kermesse coïncidait avec celle de nos voisins d*Andoy ce qui, occasionnait des petits conflits d'intérêt, comme le manque à gagner des deux côtés et aussi, que des familles, du fait de la proximité commune, et des liens parentaux, se trouvaient dans l'obligation de partager la fréquentation des deux kermesses. Choix parfois cruel. Bien souvent, un accord était pris entre les parties pour éviter la concurrence et ainsi ne pas se nuire mutuellement.

Anecdotes typiques.
Ainsi, celles concernant «le Pêne», personnage hautement folklorique affublé de ce sobriquet voulant dire et venant de l'expression wallonne «calotte à pêne», ou casquette à visière en français, ou aussi «ennawè à s'pène»: en avoir jusqu'à la visière, ce que chacun comprendra ! Donc à Loyers, on a eu un Le Pen avant les Français ! Pour en revenir au fait, lors d'un tour du coq, le dit Pêne se trouvait au château où était offert entre autres du pèkèt; il boit un premier verre et le comte de Beauffort l'interpelle en lui disant en pur wallon «est-ce qui t'es bwèrè co bin one, «Pêne»: réponse: «d'jen a bèvu on côp deux è dji n'a nin sti malade»; pas besoin de traduction. Ou encore cette anecdote: notre célèbre personnage, du reste sympathique et des plus pacifiques, et, se trouvant en état d'ébriété, était en train de remettre suite à la consommation exagérée des petites gouttes ingurgitées et, ce faisant, était en train de décliner tout haut et au fur et à mesure ce qui sortait: «des frites, dèl salade, dèl djote, des vitolets», mais un chien dénommé Churchill (c'était dans l'immédiate après-guerre) attiré et alléché par l'odeur vient renifler. Ce voyant notre héros s'écrie: «nom di dju, on tchin !» (NB : orthographe wallonne approximative et phonétique). Deux autres historiettes qui ne manquent pas de piment. Il s'agit cette fois du «p'tit Ncnèsse» légèrement simplet qui était, comme on dit chez nous, un «vieux-jeune-homme» et, de ce fait, faisait partie de la «Jeunesse», comité organisateur comme on sait, depuis des lustres et en assurait la présidence. Comme dit dans le précédent article, les rentrées initiales d'argent étaient assumées par les habitants sollicités à domicile avant le début des fêtes. Mais, ne voilà-t-il pas, que dans les jours suivants, décède un jeune homme. Or, la coutume consistait, qu'en telle circonstance, les mêmes organisateurs repassent, mais uniquement là où il y avait des jeunes, quêter en vue d'offrir une couronne à l'infortuné défunt. Rebelote donc sur un laps de temps très court. Et le p'tit Nènèsse de déclarer le plus sérieusement du monde: «i vaut mia roter po ça qui po l'fiesse». Il voulait dire par là que l'intention était meilleure et certes plus noble,., et pour corser notre histoire, une délégation de la jeunesse se rend à la mortuaire la veille des funérailles déposer les fleurs et, l'ineffable gaffeur de dire à la famille éplorée en wallon: «je vous présente mes sincères et chrétiennes condoléances, et... à la prochaine occasion». Merci! Nombre d'échos haut en couleur pourraient être contés, les uns plus savoureux que les autres mais la place manque ici. Autre fait omis à relever concernant le programme des festivités: l'organisation d'une course cycliste pour les catégories «amateurs» ou «débutants» sous les auspices de la Ligue vélocipédique belge, donc bien officielle. Ces joutes étaient organisées, en général, l'après-midi du 15 août et tenaient en haleine les nombreux spectateurs massés le long du parcours aux endroits stratégiques. Cette tradition a perduré encore quelques années après la guerre. C'était un des fleurons de notre kermesse villageoise.

Les tirs aux campes.

L'attention sur ces tirs avait été attirée dans le précédent article, nous le faisons maintenant sur la définition de cette tradition. Il est bien entendu que ces tirs n'étaient pas l'exclusivité, ni le monopole de la kermesse loyersoise. Il s'agit, entre autres d'une tradition folklorique de la République d'Outre-Meuse à Liège et qui se déroule aussi autour du 15 août. Coïncidence en cette période de l'année? Toujours est-il que dans la cité ardente, une campe, comme détaillé dans le précédent numéro (49) est une boîte en fonte remplie d'une poudre noire bien tassée. Et son utilisation comme chez nous, a lieu la veille des liesses et au cours des festivités qui commencent par une procession et une messe en wallon. Chez nous, elles étaient aussi tirées avec précision au cours de la bénédiction du Saint-Sacrement au reposoir dressé dans la cour de l'école libre des filles et gardienne, soit à proximité immédiate de l'endroit où elles étaient mises à feu, l'actuelle rue des Glaïeuls. Par la suite, après la suppression de l'école libre en 1948, le reposoir était dressé dans la cour des écoles communales. Le tir des campes semble être une survivance d'anciennes fêtes paroissiales. Est-ce pour cela que ces salves avaient lieu aussi à l'occasion des processions. C'est très vraisemblable. Les séries de campes, raconte-t-on, et bien avant, étaient de tailles différentes afin de donner un certain rythme et relief aux explosions et les dernières se terminaient par de plus grosses campes appelées aussi les «bombes». Et parfois s'en suivait une pétarade assourdissante. A Andoy, les affiches de la ducasse mentionnaient: " la kermesse sera annoncée par des coups de canons ". On employait une autre terminologie.

L'origine des noms "ducasse et kermesse".
Ces noms si populaires chez nous, en Flandre comme en Wallonie, ont des origines bien analogues: le premier n'est que l'abréviation dialectale de «dédicace», ce mot (voir premier article) désignant la consécration d'un édifice destiné au culte et, par extension, la fête annuelle qui rappelle cet événement; quant au second, il provient du flamand «kersmisse» ou fête de l'église, fête patronale en Hollande, dans les Flandres et dans le nord de la France et par distension grande foire annuelle donnant lieu à des réjouissances bruyantes - Miaou! - et en peu libres (danses, beuveries, etc... ) il n'est pas inutile de faire part, bien que n'ayant rien à voir avec la kermesse chez nous, que notre église Saint-Sébastien, édifice paroissial est dédicacée ou consacrée. Elle ne le sont pas toutes. Elle a été inaugurée par Mgr Heylen, le premier septembre 1907 suite aux grands travaux de restauration entrepris par le curé Dumont, comme le révèle les archives paroissiales. Ce furent des fêtes fastueuses en cette occasion suivant le compte - rendu de «l'Ami de l'Ordre» devenu «Vers l'Avenir» après la Première Guerre mondiale: cortège depuis Lives-avant 1895 notre paroisse- lieu d'accueil de l'évêque de Namur escorté par un cortège jusqu'à l'église de Loyers où débutèrent les cérémonies de consécration. Ensuite réception au château suivie d'un grand dîner-réservé aux autorités; le bourgmestre de l'époque n'étant autre que le comte Jean de Beauffort. Chaque premier septembre, le curé, à supposé qu'il le sache, est en droit de célébrer commémorativement la messe votive de la Dédicace à condition que l'église ait été consacrée, sinon la fête de la Dédicace est célébrée partout le 9 novembre, jour de la Dédicace de la Basilique du Latran cathédrale de Rome et du pape, mère de toutes les églises du monde. Au sortir de la persécution vers 320, et grâce à Constantin, c'est alors qu'on vit surgir dans toutes les villes et ensuite dans les villages des églises vers lesquelles convergeaient les foules joyeuses pour en faire la dédicace. Est-ce à la suite de ces commémorations que la signification des ducasses a prévalu jusqu'à nos jours? Plus que probablement!
Depuis des temps immémoriaux, historiquement, au nord comme au sud, outre les mêmes us et coutumes, les événements, avatars et rayonnements, ont été vécus ensemble. Puissent les politiciens s'en souvenir et sauver notre belle Belgique.

Georges LEBE

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